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Marguerite, diffusion du jeudi 08 mars 2018 à 20h55

Marguerite ne vit que pour l'art lyrique. Hélas, elle chante faux et personne n'ose le lui dire... Une brillante réflexion sur l'hypocrisie. Critique : Marguerite chante faux. Elle ne le sait pas, puisqu'elle ne s'entend pas. Mais voilà : depuis des années, lors de concerts privés qu'elle organise dans sa propriété, elle massacre obstinément Mozart, Purcell et Bellini. Et personne n'ose le lui dire. Dans cette France qui se relève difficilement des horreurs de la Grande Guerre, Marguerite est riche. Très. Son mari ne l'a même épousée que pour ça. Et si tous les membres du cercle musical « Amadeus » supportent avec héroïsme ses piaillements, couinements et criaillements, c'est parce qu'elle finance leurs fêtes somptueuses. Même le prof de chant qu'elle engage renonce, à la suite d'une audition pourtant calamiteuse, à lui révéler l'atroce vérité : c'est que le grand Atos Pezzini (Michel Fau, génial) a un gigolo, une femme à barbe et un pianiste sourd à entretenir. S'il plaît à cette vieille folle de le payer grassement, pourquoi devrait-il refuser l'aubaine ? Tous font face à cette femme (Catherine Frot dans ce qui risque d'être le rôle de sa vie) (1) , dont la candeur ne fait que refléter leur propre bassesse : les deux journaleux anarchistes qui font chanter à Marguerite — faux, naturellement — La Marseillaise, au risque de la déconsidérer. Et surtout ce mari (André Marcon), si honteux de son épouse qu'il en arrive à souhaiter sa mort. Mais qui est le plus mort des deux ? Seul dans l'entourage de Marguerite, son majordome noir la contemple avec attention et respect : Madelbos (Denis Mpunga) photographie religieusement sa patronne dans les rôles qu'elle aurait tant aimé incarner : Carmen, la Walkyrie, Madame Butterfly. Dans son atelier photo, comme s'il procédait à une cérémonie sensuelle, il observe et caresse les clichés, prêt à tout, même au chantage, pour rendre son idole heureuse et apaisée. Madelbos protège Marguerite comme Erich von Stroheim veillait sur Gloria Swanson dans Boulevard du Crépuscule. Xavier Giannoli filme, d'ailleurs, avec la cruauté de Billy Wilder la lente vampirisation des sincères et des faibles par ceux qui ne croient qu'à la vérité de l'apparence. Mais c'est à l'univers esthétique et moral d'un autre grand cinéaste que renvoie le film : Max Ophuls, chez qui la somptuosité formelle épousait, par une sorte de grâce mystérieuse, la rigueur du propos. Une réplique, « Que disent les cartes, nounou ? », rappelle ouvertement Madame de... Et c'est évidemment Lola Montès et son héroïne qu'évoque le destin de Marguerite : deux victimes s'exhibant, l'une dans un cirque, l'autre sur une scène, au risque de se perdre. Envers elles, la cruauté est identique : « Plus haut, Lola, plus haut », exigeait, sans cesse, le M. Loyal d'Ophuls. « Plus faux, Marguerite, plus faux », semblent demander, entre deux rires, les spectateurs du concert. Avant sa mise à mort, Xavier Giannoli, comme pour la magnifier, accorde à son héroïne de devenir, quelques brèves secondes, celle qu'elle rêvait d'être. Soudain, les notes de Norma s'envolent. Marguerite chante juste, magnifiquement, comme jamais. Comme jamais plus... Dès son court métrage, L'Interview (Palme d'or à Cannes 1998), Xavier Giannoli filmait un journaliste, fier d'avoir obtenu un entretien avec Ava Gardner, qui se heurtait à un interphone : comme si les stars, de Garbo à Bardot, n'étaient que des ombres, des illusions. Depuis, il n'a fait que s'interroger sur l'imposture et la célébrité — l'imposture de la célébrité, surtout. Dans A l'origine, un escroc aux abois (François Cluzet) se dépassait pour redonner confiance à ceux qu'il avait voulu duper. Dans Superstar, un anonyme (Kad Merad) devenait l'idole d'anonymes qui le rejetaient aussi vite qu'ils l'avaient adulé. Avec Marguerite, on ne sait pas qui, du vrai et du faux, l'emporte. « Que disent les cartes, nounou ? » Que tout n'est qu'un jeu sinueux. Et vertigineux. — Pierre Murat (1) Le film s'inspire de la vie de Florence Foster Jenkins (lire Télérama n° 3425), à qui Stephen Frears s'apprête à consacrer un film, avec Meryl Streep.
